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CASAMANCE : L’avancée de la mer menace les îles de Diogué et de Carabane

 C’est un secret de polichinelle de souligner que de réelles menaces pèsent sur les îles en Casamance. A l’instar des localités qui jalonnent les côtes sénégalaises, l’érosion maritime a pris des proportions inquiétantes dans cette région.

A Diogué, une des plus vastes îles de la région, depuis plusieurs années, le danger s’accentue de jour en jour sur des dizaines de mètres, le long de la

plage, installant ainsi une véritable hantise dans l’esprit des insulaires. Si rien n’est fait, on peut, sans se tromper, souligner que cette île, pourtant promise à un bel avenir, du fait des activités florissantes qui s’y développent en pêche et en transformation des ressources halieutiques, pourrait bientôt disparaître. Toutes les alertes menées par des Ong sont restées sans suites. Parlant de la région méridionale du Sénégal, l’un des atouts qui fondent sa réputation de belle et paisible Casamance, est à mettre en relief sans doute, avec les plages fabuleuses enfermant des bandes de terres pittoresques qui réinventent le paradis terrestre. Mais cette beauté hallucinante, qui en fait une des destinations paradisiaques les plus courues du pays, est en train, peu à peu, de se perdre entre les vagues impétueuses de l’océan peu soucieux des jérémiades des populations insulaires. Aussi, les insulaires ne ratent-ils aucune occasion pour tirer la sonnette d’alarme sur ce phénomène qui a fini de prendre une ampleur inquiétante dans les îles du « Kassa».

En cette après-midi d’été, aux couleurs éclatantes de la Casamance, en compagnie du coordonnateur de l’Ong Justice et Développement, Ibrahima Diédhiou qui, pour la circonstance, s’est transformé en guide, l’équipe du Soleil embarquée à bord d’une péniche, à partir d’Elinkine, s’engage dans un labyrinthe de Bolongs (bras de fleuve) pour être en contact de la réalité qui sévit en ce moment dans les îles mirifiques, du « Kassa ». Ici, le paysage est d’une beauté hallucinante. Sa somptuosité, comme dans un conte de fée, subjugue la pensée insatiable des passagers qui s’en délectent surtout notre reporter photographe qui vivait cela pour une première fois. On se laisse volontiers bercer par la splendeur exquise d’une nature exceptionnellement généreuse qui s’offre à perte de vue à nos regards. Elle est surtout faite de mangroves, de cocotiers et de rôneraies, tout le long du parcours.

 

DES DIZAINES DE METRES ENGLOUTIS PAR LES EAUX

Dans cette partie de l’estuaire du fleuve Casamance, les Bolongs se faufilent dans la mangrove. La belle végétation de mangroves et ses huîtres d’eaux saumâtres accrochées aux racines de palétuviers éblouissent les yeux dévorants des aventuriers que nous sommes, au point de faire oublier ce soleil d’été qui s’abattait sur l’océan en ce jour de ramadan.

Une seule pensée semblait occuper les esprits : comment faire pour revenir très souvent dans ce milieu débonnaire qui donne à la Casamance tout son lustre naturel. Gnikine, la première île poitant aux larges, incarnait déjà l’expression de cette splendeur qui cache pourtant des difficultés insoupçonnées.

Il s’agit principalement des menaces de disparition qui pèsent sur les berges de l’ensemble des îles de cette partie de la Casamance. Dans les îles du « Kassa », le phénomène a fini de prendre des proportions inquiétantes. Plusieurs dizaines de mètres ont déjà été engloutis par les eaux sous l’œil impuissant des populations.

A l’embouchure du fleuve Casamance, sur la rive Nord, se trouve Diogué. De Diogué jusqu’à Carabane, la nature est magnifique. La végétation est luxuriante et est faite de palétuviers, de baobabs, de rôniers et de cocotiers.

Le village vit essentiellement de pêche. Sur la plage, les femmes se rivalisent pour les pirogues, toute l’année, afin de se taper la bonne partie de pêche et de la transformer en poisson séchés. Comme à Elinkine ou bien encore Kafountine, principaux sites d’embarquement et de débarquement de la région, à Diogué beaucoup de Ghanéens se sont installés pour la pêche et le commerce de l’or gris, plus connu sous le nom de ailerons de requins. En dépit des multiples attaques rebelles qu’elle a connues dans le passé, au plus fort de la crise en Casamance, l’île de Diogué garde encore jalousement le cosmopolitisme qui a fini de faire son charme sur le plan ethnologique.

A l’image des principaux sites de débarquement de la Casamance, à Diogué, les autochtones vivent en parfaite harmonie avec les étrangers venus d’ailleurs.

 

ZONE DE MIGRATION

Ils sont ghanéens, Bissau-guinéens ou guinéens de Conakry mais aussi gambiens et sierra léonais entre autres peuplades de l’Afrique occidentale. La quiétude renforcée ces dernières années grâce à l’implantation du cantonnement militaire à l’entrée du village, à proximité du quai de d’accostage, a fini de rassurer les habitants. Ils vaquent aujourd’hui en toute tranquillité à leurs occupations. Outre le conflit armé qui a marqué les esprits dans ce village, l’île de Diogué est devenue aussi tristement célèbre à cause des migrants clandestins qui y prenaient départ à bord des fameuses embarcations de fortune en direction des îles canari. Ce phénomène des temps modernes revient encore à l’esprit des jeunes du village qui ont choisi de rester au bercail pour faire face aux dures réalités qui assaillent leur environnement. La marrée basse qui sévissait en ce jour à notre arrivée sur l’île, dévoile sur son passage la triste réalité qui a fini de planter le décor tout le long de la côte. Diogué perd de jour en jour une bonne partie des superficies de la terre ferme. Il n’est point besoin d’être un spécialiste de l’environnement pour appréhender, à sa juste dimension, l’ampleur du phénomène dans le secteur. La férue des vagues a fini de prendre le dessus sur les efforts inlassables que mènent les insulaires pour sauvegarder leur espace vital. Tout au long de la berge, rien ne résiste aux vagues de l’océan. Le phare qui servait de repère pour les navires à hauteur de l’embouchure, se trouve aujourd’hui en plein milieu de l’océan, parce que englouti par les eaux. En fait, c’est toute la façade occidentale de l’île qui est en train de disparaître. L’avancée de la mer emporte tout sur son passage. Même l’école élémentaire du village n’a pu résister au phénomène. Les populations ont été contraintes de la délocaliser en profondeur, nous renseigne Ibrahima Diédhiou, coordonnateur de l’Ong Justice et développement. Bien introduit dans le secteur à grâce aux activités de sa structure, M. Diédhiou vit avec amertume cette réalité au même titre que les populations de la zone.

« Je mettrai fin à mes activités dans la zone, le jour où le problème de l’érosion trouvera une réponse définitive dans les îles », lance-t-il à qui veut l’entendre. « Par année, c’est par dizaine de mètres que l’océan avance sur la terre ferme », se désole Justin Diatta. Il estime que si ailleurs au Sénégal le phénomène de l’érosion maritime n’est apprécié que par deux ou trois mètres environ par an, à Diogué, par contre, c’est par dizaine de mètres qu’il doit être appréhendé. Notre interlocuteur se rappelle, avec nostalgie, ce passé récent où les populations de Diogué pouvaient communiquer avec leurs voisins de l’autre rive à Gnikine, sans effectuer la traversée. Les inquiétudes des populations est d’autant plus grande que les interpellations effectuées à l’endroit des pouvoirs publics et des partenaires au développement n’ont encore bénéficié d’un écho favorable. A part quelques actions sporadiques menées par les populations comme le reboisement de filaos sur une partie de la côte, aucune action d’envergure n’est enregistrée dans le village pour venir à bout ce phénomène.  

Non loin de Diogué, Carabane vit également la même réalité. Dans cette île, c’est la partie Nord qui est la plus menacée.

Le souvenir du paysage de cocotiers et de palmiers qui s’entremêle aux filaos géants bordant les plages au sable fin de l’île risque, si rien n’est fait, d’être bientôt classé aux calendes grecques.

L’on comprend, dès lors, aisément la hantise des populations des côtes de la Casamance.

Comme dans un concert de cris de détresse, ces dernières, visiblement dépassées par l’ampleur du phénomène, interpellent, à la moindre occasion, les pouvoirs publics, les invitant à se rendre sur place pour constater de visu le phénomène afin de prendre les mesures idoines qui s’imposent à la situation.

 

UNE NAPPE PHREATIQUE ENVAHIE PAR LE SEL

En sus du phénomène de l’érosion maritime, l’eau potable est devenue une source de préoccupation pour les îliens de Diogué et de Carabane. La nappe phréatique qui affleure, se mêle aujourd’hui aux eaux saumâtres charriées par les vagues. Ce qui a fini de mettre à nu toute la problématique de l’eau potable chez les insulaires du Sud. L’érosion côtière, le long des îles du « Kassa » a eu également comme corollaire, la remontée de la langue salée sur la terre ferme et la réduction des surfaces arables. Du côté de la communauté rurale de Djimbéring, le président du conseil, M. Tombon Guèye, compte poursuivre les actions, de concert avec les populations, pour renforcer les opérations de reboisement de palétuviers et autres espèces arboricoles, le long des côtes afin d’atténuer le phénomène.

Déjà du Cap à Gnikine, des milliers de filaos ont été plantés par les populations durant l’hivernage dernier. La même opération a été initiée à Diogué par les populations en synergie avec une Ong de la place, Justice et développement dans le cadre d’un appui du Programme alimentaire mondial. Les populations ont été unanimes à saluer l’action d’Ibrahima Diédhiou, coordonnateur de l’Ong et son équipe en ce qui concerne les actions de développement dans la zone, en particulier dans les îles du « Kassa ». Plusieurs initiatives ont été développées pour fixer les dunes de sable mais elles n’ont pas réussi à donner les résultats escomptés jusque-là. Diogué étant retenue parmi les quatre sites pilotes du Projet de gestion intégrée des zones côtières du Sénégal, les populations demandent au ministère de l’Environnement de mesurer l’acuité du phénomène afin de prendre en urgence les mesures appropriées.

En attendant de voir le bout du tunnel, les populations de Diogué refusent la fatalité et prennent à bras le corps leur destin en main à travers plusieurs actions de développement socio-économique. On peut citer, entre autres, la transformation des produits de pêche, principale activité des femmes de la contrée ainsi que l’agriculture qui, selon Casimir Diatta, conseiller du chef du village, reste une activité exclusivement pratiquée par les autochtones.

 

A Diogué, les populations refusent de céder à la fatalité de la crise

 L’île de Diogué fait face à celle de Carabane comme pour montrer qu’elle veut suivre le bon exemple donné par le premier comptoir français de la Casamance. A Diogué, on constate de visu les stigmates de la crise casamançaise mais les populations font de l’exploitation des ressources halieutiques une bouée de sauvetage. Le brassage entre les multiples communautés issues des quatre coins de l’Afrique a fait de Diogué un endroit où il fait bon vivre.

 A 5 km de l’île mythique de Carabane, une autre île, Diogué, en l’occurrence, s’offre à la vue du visiteur. Dès qu’on débarque de la péniche affrétée à Elinkine, on fait face à un cantonnement militaire. Les commandos-marins de l’armée sénégalaise qui assurent la sécurité des lieux, réclament les documents d’identification. Oui, il faut montrer patte blanche pour avoir le privilège de visiter Diogué. Une île qui, au plus fort de la crise casamançaise, a subi pas moins trois attaques mémorables.

Aujourd’hui, Diogué essaie de panser ses blessures et caresse le secret espoir de connaître désormais une paix durable. Sur cet important site de débarquement des produits de lamer, l’habitat est précaire dans la zone aménagée à la suite d’un afflux massif de populations de la sous-région ouest africaine. «C’est le fief des Lébous, des Guet-Ndariens, des Ghanéens, des Guinéens, des Bissau-guinéens, des Sierra-léonais, etc., venus faire fortune avec l’exploitation des produits halieutiques », informe Casimir Diatta, un habitant de l’île.

 Il y a aussi le Vieux Diogué, situé plus en profondeur et habité essentiellement par les populations autochtones qui s’adonnent plutôt aux activités agricoles comme la culture du riz. A en croire Amy Guèye Ndiaye, présidente des femmes transformatrices, les populations vivent en parfaite harmonie, la cohabitation entre autochtones et pêcheurs se faisant sans aucune anicroche. Des propos qu’illustrent Cheikh Anta Diagne, un mareyeur venu de son Gandiol natal et qui passe « 9 mois sur 12 à Diogué ».

 L’histoire de Souhaïbou Khassim, un Ghanéen installé dans l’île depuis 1983, renseigne à suffisance sur l’intégration des populations ouest-africaines. L’homme a épousé une Bissau-guinéenne et s’adonne au séchage et à la vente de requins et de raies. Le produit emprunte ainsi le circuit Elinkine, Mali et Burkina en profitant d’énormes marges bénéficiaires. La situation insulaire de Diogué est loin d’être un avantage pour les mareyeurs et les femmes transformatrices qui ne bénéficient pas d’installations de conservation des produits. Ce qui n’est pas le cas des pêcheurs de Kafountine qui jouissent ainsi d’un avantage comparatif non négligeable. Mais à Diogué, on se gargarise d’avoir « le meilleur poisson » de la côte casamançaise parce que le produit est, à l’origine bien, traité, selon Abdou Sèye un des pêcheurs rencontrés sur les lieux. L’existence d’une usine de glace fonctionnelle à Elinkine constitue aussi un motif de satisfaction pour les professionnels de la pêche. Seul bémol, les fréquentes ruptures dans l’approvisionnement en essence pirogue dont le prix subventionné est aujourd’hui estimé à 685 frs Cfa la litre. Les pénuries d’essence et autres ruptures de stocks entraînent des pertes de temps car il faut aller chercher le produit à Ziguinchor.

 

Reportage de Seydou Prosper SADIO, Mamadou Lamine DIATTA (textes) et Assane SOW (photos

 

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