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Merveilles et misères du tourisme en Casamance

 La Casamance est une petite bande de terre qui porte le nom du fleuve majestueux qui la traverse. Elle est coincée entre l’océan atlantique, la Guinée-Bissau et la Gambie. La Casamance, c’est aussi le récit des gens qui y vivent. On y est fier de ses forêts luxuriantes et rivières majestueuses qui accordent au visiteur le sentiment de ne faire qu’un

avec la nature. Mais du centre-ville de Ziguinchor aux plages de la basse-Casamance, les difficultés de la région préoccupent. Son économie est encore dominée par la pêche et l’agriculture. La Casamance est victime de sa réputation de « zone dangereuse ». Le secteur du tourisme y est moribond.

Voyage par la route : Ziguinchor - Dakar, odyssée d’une traversée pleine de péripéties

Les 450 kilomètres qui séparent Dakar et Ziguinchor peuvent être aisément franchis par voie maritime. Loin du confort et de la rapidité du bateau Aline Sitoe Diatta, la voie routière qui traverse la Gambie, elle, n’est pas de tout repos. Récit.

À Ziguinchor, une panne d’électricité plonge la rue déjà mal éclairée dans le noir le plus complet. Il est 1 heure du matin. Dehors, une forte pluie s’abat bruyamment sur le toit en taule de la case de notre hôte. L’appel reçu à 1h30 sonne le départ précipité : « Faites vite, le bus est déjà parti de Oussouye il y a trente minutes ! » Après une attente interminable sous la fine pluie de l’hivernage, le départ n’aura lieu qu’à 4h du matin. Nous l’ignorions encore, mais le voyage vers la capitale sur la route qui traverse la Gambie était alors destiné à s’étendre sur une durée cauchemardesque de 27 heures.

Aussitôt parti, aussitôt arrêté. 30 kilomètres plus loin, l’armée sénégalaise bloque la route à Bignona. « La route n’est pas sûre », nous informe-t-on. Les activités des rebelles sur le chemin de la frontière gambienne et la présence de bandits qui braquent les voyageurs ont incité les autorités à fermer, pour la nuit, la route qui traverse cette forêt. Difficile de fermer l’œil dans le brouhaha des passagers. Les 4x4 lourdement armés des forces sénégalaises qui passent en rajoute aussi. Nous reprendrons la route vers 7h, alors que les premiers rayons du soleil confirment la nuit blanche. Direction : la Gambie.

Retenus plus longtemps que normal à la frontière Gambienne, nous avons eu la surprise de constater que le bus a continué son chemin, nous abandonnant derrière et emportant toutes nos possessions. Tempérant notre confusion, un employé qui nous a attendus explique que le véhicule devait filer pour bien se positionner dans la file d’attente du bac du fleuve Gambie. Dans un enthousiasme incertain, nous traversons la frontière à pied. Du côté gambien, le manque de visa ne semble pas poser problème. Pour 3 000 francs Cfa, nos trois passeports seront tamponnés, nous dit-on en anglais. La procédure accomplie, nous devons trouver un taxi (que nous devons payer) qui nous conduira au bac. Coincé à quatre personnes sur la banquette arrière, notre chauffeur conduit d’une manière nerveuse. Il bifurque sans crier gare dans un chemin de campagne, évitant la route nationale et ses contrôles de police. La queue interminable de camions annonce notre arrivée au bac, où attendait effectivement notre transporteur et tous nos effets personnels.

Le bac est un système de traversier qui assure la liaison entre les deux rives du fleuve Gambie. L’attente légendaire au bac est un fait bien connu dans la région. Les bateaux, n’arrivent pas à satisfaire la demande ; ce qui provoque frustration et conflits entre voyageurs pressés à chaque embarquement. Dans la pollution et la poussière générée par le passage des voitures et camions, les vendeurs en tout genre tentent d’écouler leur marchandise auprès des passagers en transit. L’attente durera environ trois heures.

La traversée de la Gambie, qui devrait durer trente minutes n’eût été de l’attente au bac, se termine de manière brutale. À l’arrivée au Sénégal, la police nationale du village de Keur Ayib arrête les étrangers qui, comme nous, n’ont pas le visa nouvellement obligatoire. « Vous êtes en situation irrégulière au pays », nous apprend-t-on. « J’ai arrêté tous ces gens, Français, Espagnols, et Canadiens, ici-même. C’est pareil pour vous », nous indique le policier en nous brandissant une pile de dossiers de voyageurs arrêtés avant nous. Coincés au poste de frontière, abandonné par notre bus (dont il a fallu négocier le remboursement partiel de notre billet et même la récupération de nos bagages), nous voilà stoppé à mi-trajet.

Le soleil se couche sur Keur Ayib, petit village qui semble vivre au rythme des convois de voyageurs en provenance de Gambie. C’est la rupture du jeûne du Ramadan qui a commencé la veille. La route retrouve un calme désertique alors que la frontière s’apprête à se fermer pour la nuit. La journée se termine, et avec elle, nos espoirs de trouver un véhicule pour Dakar. Le voyage dure depuis déjà plus de 20h, mais il est encore trop tôt pour savoir si le pire est derrière nous. Arrivés à la gare routière, nos appréhensions se confirment : il n’y a plus de « Sept places » (véhicules interurbains rapides), nous devons prendre un minibus.

Bondé, le minibus s’avère être le moyen de transport le plus inconfortable qui soit. Roulant à une vitesse de tortue sur les routes de terre battue, les arrêts dans chaque village semblent s’éterniser en longueur. Le toit, conçu pour recevoir les bagages, accueille aussi quelques passagers et des animaux. Au milieu de la nuit, une chèvre trop turbulente a nécessité l’arrêt du véhicule pour la ligoter plus solidement. Ses cris paniqués ont rivalisé avec les bruits inquiétants de transmission du vieux Tata pour troubler les tentatives de sommeil. Le trajet malencontreusement choisi promettait de durer « au moins six heures encore », nous a ainsi horrifié une passagère, motivant notre décision de descendre à Kaolack pour tenter de trouver un « Sept places » en partance pour Dakar. Nous avons finalement atteint la ville peu avant minuit, abandonnant, sans tristesse, notre minibus toujours bondé. Dépossédé de tout l’argent comptant dont nous disposions, il a fallu parcourir la ville déserte pour trouver un distributeur bancaire, puis se rendre à la gare routière de Dakar, également vide de client. Épuisé, nous avons accepté la désavantageuse proposition de payer toutes les places du véhicule pour le faire partir tout de suite, au milieu de la nuit. Le trajet dure déjà depuis près d’une journée complète.

Le soleil n’est pas encore visible à l’arrivée, mais il ne saurait tarder. Déjà, la ville commence à s’animer, puisque la première prière sera entendue dans quelques minutes.

Le « Sept places » a été troqué à l’entrée de Dakar pour un taxi. Sa destination, le centre-ville. Le trajet aura duré, au final, plus de 27 heures.

CLASSEE MONUMENT HISTORIQUE : La Cathédrale de Ziguinchor fête ses 125 ans

La communauté chrétienne de Ziguinchor souligne une étape importante de son histoire en cette année 2013 : les 125 ans de l’existence de sa cathédrale. Elle ne compte pas moins de 4011 fidèles baptisés et, pour fêter l’événement en grand, un tout nouvel autel y a été construit, à l’aube du Jubilé. Retour sur le passé de la cathédrale de Ziguinchor, point central du christianisme en Casamance.

C’est monseigneur Picarda, préfet apostolique de la Sénégambie, qui établit en 1888 la première mission catholique de Ziguinchor, un village d’à peine 500 habitants. Il en confie alors la responsabilité au père Ingweiler, premier pasteur officiel de Ziguinchor. À l’époque, la cathédrale se trouvait sur le bord du fleuve. Les colons se déplaçaient avec l’administration civile qui s’était établie près du cours d’eau pour des raisons stratégiques.

C’est en 1929 que sont posées les premières fondations de la cathédrale que l’on connaît aujourd’hui. Le Père Evian avait acheté le domaine pour 100 francs afin d’y construire, mais ce n’est que lors du début des travaux que les villageois ont véritablement démontré un enthousiasme et lui ont prêté main forte. Si le Père Évian demeure la figure créatrice dans l’histoire de la communauté chrétienne de Ziguinchor, actuellement, c’est le nom de monseigneur Sagna qui est le plus connu des habitants de la ville. Premier évêque africain de la paroisse, il a ouvert les séminaires Saint-Louis et Notre-Dame, ainsi que le Collège Sacré-Cœur, en plus d’avoir ordonné la moitié du clergé. Il est d’ailleurs enterré dans la cathédrale, juste derrière l’autel. En 1988, sous la gouverne du prêtre Lucien Basse, la communauté a fêté ses 100 ans d’existence. « C’était un événement extrêmement significatif, explique abbé Antoine. La communauté atteignait ainsi officiellement la maturité ». La cathédrale a même reçu la visite du Pape Jean-Paul II en 1992, comme en témoigne une plaque commémorative tout prêt de l’autel. Aujourd’hui, la cathédrale compte un nombre 4011 fidèles et est classée comme un monument historique. Ce qui signifie que tout travail d’agrandissement ou de modification nécessite, d’abord, l’accord du gouvernement. Les projets ne manquent pas ; le prochain en lice est celui de la construction d’une nouvelle aile pour des bureaux. Cependant, ce n’est pas pour demain. « Il est difficile d’obtenir un financement du gouvernement », se désole abbé Antoine. « Vu son statut historique, la cathédrale doit s’autofinancer ». Peut-être la fête des 125 ans attirera-t-elle l’attention du ministère de la Culture.

DESTINATION CASAMANCE : Le tourisme intégré mis en valeur

En véritable chute libre depuis quelques années déjà, le marché artisanal de Ziguinchor bat de l’aile. Pas de touristes, donc pas d’entrée d’argent. Pas de financement, donc peu d’activités.

« Éviter voyage non essentiel dans la région de la Casamance». Voilà le conseil qu’il est possible de lire sur le site Web de l’ambassade du Canada. Idem pour la France, qui précise : « La persistance des attaques armées en Casamance oblige à la plus grande prudence lors des déplacements dans cette région ». Sur le Web, les voyageurs potentiels ont tout pour être inquiétés : mines anti-personnelles, raids aériens, attaque de véhicules, etc., sont parfois associés à la Casamance dans les méandres de la toile, au grand dam des acteurs de son industrie touristique.

« Il n’y a aucun danger en basse-Casamance ! », s’indigne Jean Sibundo-Diatta, président de l’Office de tourisme de la Casamance. Derrière lui, le décor paradisiaque de la plage vierge de Diembéring, où seules quelques vaches assoupies profitent du coucher du soleil sur la mer. Ce paysage jure avec l’image d’une « zone de conflit » véhiculée à l’extérieur du pays. Le trentenaire qui a toujours vécu dans la « crise casamançaise », explique un fait bien connu des habitants locaux : « la rébellion, on ne la voit pas ici, mais aux frontières. Les touristes ne courent aucun danger ! »

Certes, le danger est à mettre en perspective : les incidents impliquant des touristes sont rares. « Même dans le RER à Paris, on peut se faire agresser », rappelle M. Sibundo-Diatta. En Casamance, nombreux sont ceux qui rejettent cette étiquette de « zone à risque ». Certains croient même que le préjugé est entretenu par les régions concurrentes qui veulent leur ravir la manne touristique. « Ce sont les promoteurs de ces régions qui veulent que les touristes restent dans leur coin », s’indigne Abdou, artisan au marché artisanal de Ziguinchor. Un avis partagé par ses collègues. « L’industrie touristique sénégalaise véhicule ces idées pour que les touristes aillent à Mbour ou à Saly », s’enflamme Soula, également artisan. « On dit des faussetés sur la Casamance. C’est politique », croit pour sa part le président de l’Office de tourisme de la Casamance. En Casamance, le tourisme est un moteur économique important qui fait vivre non seulement les travailleurs directs de la filière, mais aussi un ensemble de petits producteurs régionaux : maraîchers, éleveurs, artisans, etc.

 Découvrir le vrai visage de la Casamance

 Pour cette raison, les acteurs du milieu du tourisme ne se laissent pas abattre, et désirent prendre à bras le corps le problème d’image dont souffre la région. Leur stratégie : miser sur le caractère authentique de la Casamance. Dernier né de la tendance de la consommation de produits biologiques, du respect de l’environnement et de la découverte des cultures et traditions locales, le tourisme « intégré rural » serait une façon originale d’exploiter les richesses naturelles et culturelles de la campagne sénégalaise. « On veut faire découvrir aux gens le vrai visage de la Casamance et de sa population », explique Jean Sibundo-Diatta. « Ici, on mange toujours bio ! » Ce que l’on propose aux touristes n’est plus de l’ordre de l’hôtel tout-compris dans lequel le touriste se laisse dorer au soleil sans contact véritable avec la population locale. Au contraire, on propose la visite des villages traditionnels, des balades dans la brousse, des escapades de pêche en pirogue dans les bolongs... Le potentiel casamançais est énorme pour ce nouveau type de tourisme aujourd’hui très en vogue. Le fonctionnement est simple : des campements intégrés aux villages (actuellement au nombre de huit) accueillent des visiteurs en quête d’immersion dans les communautés traditionnelles.

En plus de pouvoir découvrir les beautés naturelles de la région et de ses activités de plein air, les visiteurs peuvent s’intégrer à la population locale. Le voyageur en quête d’authenticité peut, par exemple, se rendre à Diembéring, village traditionnel typique de la rive gauche de la basse-Casamance, et découvrir les us et coutumes de sa population. Les tams-tams téléphoniques, les fétiches, le fromager, la culture du riz... tant de richesses culturelles passionnantes encore à l’abri du tourisme de masse et de la commercialisation à outrance. Le principal atout du tourisme « intégré rural » réside dans la gestion de ces bénéfices. « Les campements villageois sont gérés par toute la communauté », explique M. Sibundo-Diatta. Plutôt que l’essentiel des profits ne prennent la direction de riches exploitants, propriétaires hôteliers ou autres investisseurs étrangers, les bénéfices engendrés sont directement captés par la population locale. La promesse que fait cette nouvelle étiquette touristique : 40% des revenus doivent retourner dans les coffres du village. « De petites caisses sont crées afin de financer de petites activités maraîchères, par exemple, ou fournir des bourses scolaires aux étudiants locaux qui partent étudier dans la capitale », explique-t-il. De plus, les emplois locaux sont privilégiés, sur une base tournante : à tour de rôle, les villageois sont employés dans les campements. Des ristournes qui sont chères à la population rurale de ce coin du pays qui souffre d’une économie anémique, explique le président de l’Office de tourisme de Casamance. « Maintenant, on prie pour que viennent les clients ! »

Bombolongs, fetiches... : Diembéring, une vie au rythme des croyances et des coutumes

Ce petit village de Casamance niché entre la plage étendue et la brousse conserve toute son authenticité grâce à ses traditions profondément ancrées dans le quotidien de ses habitants. Avec les bombolongs, les fétiches et la reine, l’identité des villageois, les Diolas Awaat, est forgée par leur culture unique au Sénégal.

 « Connais-tu mon beau village, qui s’étend au bord de l’eau ? » Nous dirait le célèbre chanteur casamançais Metzo Diatta. Autrefois, quelques mètres à peine avant d’y arriver, on pouvait observer de la route principale en latérite un panneau presque effacé qui laissait deviner le nom de Diembéring. Mais à présent, l’environnement est bien différent. Pour cause de travaux, le panneau a été ôté et la route a été goudronnée. De plus, un rond point en construction s’organise autour de la place Assep au centre du village. Pourtant, cela n’enlève rien au charme du lieu. Le grand fromager sacré, présent depuis des décennies, trône toujours au cœur du village. Imposant et majestueux, il est le symbole même du village. Il est un lieu de rassemblements et d’échanges, et constitue aussi une véritable aire de jeux pour les enfants qui aiment à flâner et à se cacher entre ses hautes racines. Sur les petits chemins de terre bordés par la végétation, on peut observer des volailles et des porcelets courant à l’air libre. Comptant actuellement 7400 habitants, le village se divise en six quartiers, Haboudia à l’entrée principale du village, Tama, Etoum, Hougabos, Kaïna et Kaout. Dans chaque quartier réside un chef et les 6 chefs sont eux-mêmes dirigés par le grand chef, « le chef des chefs ». Deux immenses balises initialement échouées sur la plage de Diembéring ont été ramassées par les habitants et conservées dans le village. La première date de 1877 et provient d’un bateau portugais « Adélaïde », renseigne le conservateur du musée Ousmane Diatta Karafa. Quant à la deuxième, elle appartenait au bateau grec « Prodomos » échoué au large en 1778.

 LA LANGUE DES AWAATS

 En Casamance, différents Diolas sont parlés. Le petit village possède sa propre langue, pratiquée nulle part ailleurs, qu’on appelle le Diola Awaat. La légende raconte que les habitants de différentes régions se sont regroupés à Diembéring. Pour se comprendre et communiquer, ils ont inventé leur propre langage, métissage des autres Diolas. « L’avantage que nous avons, c’est que bien que le nôtre ne soit pas compréhensible par les autres ethnies, nous comprenons les leurs », nous dit, d’un air amusé, Henri-Michel Kanfoudy, journaliste originaire du village.

 LES BOMBOLONGS

 Instruments de musique traditionnels imposants, les bombolongs, aussi communément appelés « tams-tams téléphoniques », sont au nombre de deux dans le village. Taillés dans le bois, ces instruments massifs sont pourvus de si grosses caisses de résonance qu’un léger coup frappé produit un son capable de se propager sur des kilomètres. L’un est réservé aux adultes, l’autre aux plus jeunes. Le premier permet d’avertir d’un danger, d’un incendie, d’un décès, ou encore d’une cérémonie en l’honneur des fétiches importants. Le deuxième, quant à lui, n’est utilisé que lors de grands événements traditionnels tels que les fêtes ou la lutte. Seuls les initiés peuvent utiliser et comprendre les messages du bombolong, car le langage est complexe. Ce moyen de communication atypique permet d’avertir de l’urgence dans un périmètre de 7 à 8 km. « Lors d’un décès, une personne initiée au bombolong se trouvant dans un village voisin ou au fin fond de la brousse peut savoir avec précision dans quel quartier de Diembéring le décès a eu lieu », nous informe Henri-Michel.

 LES FETICHES

 Les fétiches sont des lieux de culte pour les habitants qui se rassemblent afin de vénérer et adorer un pouvoir divin. Véritables places de prières où s’effectuent des cérémonies religieuses, les fétiches peuvent être assimilés aux sanctuaires. Le fétiche présent dans chaque famille porte le nom « d’H’imité ». Ce sont les petites cases en zinc dans les cours familiales qui constituent les lieux de culte. L’H’imité est réservé aux grands esprits et son hôtel doit toujours rester fermé.

« Chaque famille préserve son âme et c’est ici que sont regroupés tous les secrets de la magie, du bonheur et de la vie. C’est un endroit sacré où l’on reçoit la bénédiction et la purification de l’âme », raconte Karafa. Les divers rituels pour les fétiches sont organisés autour des sacrifices, des aumônes ou des cérémonies sacrées. Dans le village, le culte animiste est obligatoire. « Notre peuple monothéiste prône les valeurs chrétiennes, tout en respectant les traditions africaines. Notre religion est donc moderne et s’appuie sur la synergie parfaite entre le vivant et le mort ».

Il existe plusieurs fétiches dans le village, tels que les fétiches de la pluie, du feu ou même de la circoncision. Ce dernier est célébré lors des initiations des garçons dans la forêt. « Nous sommes entièrement opposés à l’excision des fillettes, par contre, nous pratiquons la circoncision pour les garçons. Ce n’est pas une obligation, mais c’est une tradition », explique le conservateur du musée de Diembéring. Avant d’affronter cette épreuve, les jeunes hommes doivent faire un séjour de 2 semaines à 2 mois dans la brousse. Les dates ne sont pas fixes et cette excursion dans la brousse n’est que traditionnelle, puisque « l’opération chirurgicale a lieu à l’hôpital », nous assure Karafa. Concernant l’excision, « ce n’est pas parce que c’est interdit par l’Unesco », ou parce que c’est considérée comme une barbarie pour les femmes que cela ne fait pas partie de nos traditions. « C’est simplement parce que nous ne l’avons jamais acceptée et que nous nous opposons à cette pratique », informe Karafa. « Lors de mes recherches anthropologiques, mon interlocutrice, Waï Maigno, doyenne du village ayant subi la colonisation du Blanc et la servitude des années 39-45, m’a insulté lorsque j’ai abordé la question de l’excision. Pour elle, c’était impensable que les habitants puissent l’accepter et terriblement grossier de l’envisager ».

 La reine de Diembéring

 Dans le langage courant, on l’appelle la reine, mais en réalité elle est une prêtresse. Elle ne se choisit pas elle-même ou n’est pas désignée par ses proches. « Seul l’esprit » décidera si elle est ou non l’élue. Lorsque la reine est désignée par l’esprit, ce qui peut prendre de nombreuses années, une grande cérémonie en son honneur est organisée. La prophétie de Diembéring pousse alors la reine à suivre le Carem et à passer 9 jours complets sans boire ni manger, jusqu’à ce que les dieux acceptent son vœu.

« Si elle est l’élue, elle ne sentira absolument rien», affirme Karafa. Elle a le devoir « d’être ou de devenir une sainte » ; ce qui sous-entend aucun écart de conduite. Bien qu’« elle reste libre » et qu’elle conserve sa personnalité, il est formellement interdit à la nouvelle reine de danser devant les autres. Son rôle principal est de communiquer avec les dieux. La femme, une fois désignée par l’esprit sacré, sera amenée à se comporter de manière exemplaire, en étant à l’écoute, en soignant les villageois, et « en n’apportant que de bonnes pluies ».

Letargie d’un secteur : Le marché artisanal de Ziguinchor se meurt, faute de touristes

En véritable chute libre depuis quelques années déjà, le marché artisanal de Ziguinchor bat de l’aile. Pas de touristes, donc pas d’entrée d’argent. Pas de financement, donc peu d’activités.

C’est dans le quartier de Boucott, à l’ombre des manguiers et des fromagers, que le marché artisanal de Ziguinchor est implanté. Bien plus qu’un simple lieu où l’on pourrait acheter des « attrapes-touristes », ce marché créé dans les années 1960 propose des pièces uniques, un artisanat authentique et de véritables œuvres d’art. Malencontreusement, la place est désertique. Aucun touriste à l’horizon. Les seuls artisans présents attendent désespérément la clientèle qui se fait désirer. Tous les jours de la semaine, près de 100 boutiques de sculpteurs, peintres, cordonniers, couturiers, tisserands, bijoutiers, ou potiers sont ouvertes sur la place. Autant dire que la concurrence est rude, et que le moindre client est sollicité de tous. Indirectement victimes de la mauvaise réputation de la Casamance, les artisans souffrent du manque de tourisme. « La Casamance est réputée être une région à risques alors que c’est entièrement faux. Quand on s’y trouve, on voit bien qu’il n’y a pas la guerre. Mais c’est cette vision de notre région qui nous porte préjudice. La pénurie de touristes engendre le fait que nous ne gagnons rien au marché », déclare Abdou Ndao, jeune artisan-vendeur. « Tout ce que tu vois ici, c’est nous qui l’avons fait », continue-t-il. Mais on constate que beaucoup d’emplacements sont vides. Les anciens occupants ont préféré déserter le lieu plutôt que de crouler sous les dettes. En effet, tous les mois, les artisans sont dans l’obligation de verser 3.000 FCfa à la Chambre des métiers de Ziguinchor. « Nous leur devons de grosses sommes, car nous n’avons pas d’acheteurs ».

Dans une sombre boutique au toit en tôle ondulée, on peut observer un métier à tisser composé de branches assemblées les unes aux autres par des ficelles. Ce bricolage pourrait à vu d’œil paraître bancal, et pourtant, les toiles en résultant, minutieusement tissées, sont d’excellente qualité. « Pour fabriquer un bandeau de 6 serviettes, cela me prend 3 jours », nous informe Sada Dieng, vendeur de toiles âgé de 74 ans. Cette machine, qui constitue sa grande fierté, il l’a conçue seul. Il nous propose divers produits, des serviettes de tables et nappes tissées, des batiks, des toiles de coroco, ou encore des babolongs. Les deux derniers, importés directement de Côte d’Ivoire, coûtent aux alentours de 30.000 FCfa la pièce. Ce qui fait la particularité du marché artisanal de Ziguinchor et ce qui le différencie de celui de Dakar, c’est que les pièces sont authentiques. « A Dakar, ils vendent, ici, nous créons », affirme Abdou NDao. Par ailleurs, les jeunes reçoivent une formation avant de pouvoir se revendiquer artisans. « Je ne suis pas allé à l’école depuis bien longtemps. Après ma classe de Cm1, on m’a formé et c’est ainsi que je suis devenu sculpteur », nous raconte-t-il.

   El Hadji Kâ, vendeur et sculpteur de bois, travaille depuis 2005 au marché artisanal de Ziguinchor. Il tente tant bien que mal de vendre ses masques, statuettes, djembés etc… Le créateur et le responsable du marché artisanal, Adama Goudiaby, disparu depuis peu, avait consacré toutes ses forces à la réussite de l’artisanat local. Selon les vendeurs, il respectait et encourageait profondément leur travail. « A l’époque d’Adama Goudiaby, le marché allait mieux. Il nous aidait grâce à ses contacts et aux démarches qu’il menait auprès des touristes ». Il y a quelques années, des partenariats avec l’Europe étaient organisés. Ainsi, les artisans pouvaient proposer leurs œuvres lors de foires internationales. Ces événements constituaient pour le village artisanal près de la moitié de son chiffre d’affaires annuel. Mais depuis le temps d’Adama, il n’y a eu aucune relève.

Manque de coordination

« Le village artisanal n’est plus actif car il nous manque un porte-parole ». C’est donc vrai, il fut un temps où ce marché était vivant et animé, et où les artisans gagnaient correctement leur vie, mais actuellement, « il n’y a pas de toubabs, pas d’argent, et même pour acheter du bois, cela devient difficile ». Contraint de vivre dans ces conditions, notre vendeur de bois ajoute : « Je n’en peux plus car nous ne voyons absolument personne ici ». Cela fait plus d’un mois qu’il n’a rien vendu. La mauvaise communication et l’absence de publicité à l’égard du marché n’ont qu’aggravé la situation. Selon les artisans, c’est de leurs poches qu’ils ont payé la construction de ce marché, sans bénéficier d’aucune aide. On peut se demander pourquoi les différentes parties-prenantes ont attendu que la situation devienne si alarmante. Pourquoi, dans leurs propres intérêts, les artisans n’ont pris aucune initiative et ne sont pas allés prospecter le moindre touriste encore présent dans la région ? On l’ignore, et l’absence de leader couplée à l’ambiance non stimulante qui règne dans le marché laisse envisager le pire. « Nous aimerions que le gouvernement sénégalais s’intéresse à notre organisation. Depuis l’arrivée du nouveau régime, notre ministre de l’Artisanat n’est même pas encore venu ici. Youssou Ndour, l’actuel ministre du Tourisme, nous a certes rendu visite, mais pour le moment, nous ne constatons aucun changement », se révolte Abdou Ndao. « Ce qui arrangerait notre situation, ce serait que les responsables de la Chambre des métiers de Ziguinchor se décident à venir en aide aux membres de notre village artisanal », conclut Amadou Wellé, un sculpteur de 63 ans.

Reportage de Cora Portais, Boris Proulx et Maxime Mariage (stagiaires)

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